Afin de mettre tous les atouts de mon côté dans la perspective d’aller au bout de la prochaine Diagonale des Fous, et étant donné mon inexpérience totale à la fois du long et du dénivelé, il m’est apparu indispensable de m’aligner sur une épreuve d’ultra en montagne, « pour voir ». Ce sera donc l’Euskal Endurance, une boucle de 65 km et 3700 m D+ dont le départ et l’arrivée se situent à Saint Etienne de Baïgorry, petit village typique du pays Basque.Cette épreuve sera pour moi l’occasion de tester le matériel (les chaussures, le sac à dos, les vêtements, …) mais également la gestion de course (que ce soit la répartition de l’effort ou la gestion de l’alimentation).
L’arrivée la veille de la course, en milieu d’après-midi, me permet d’aller tranquillement retirer mon dossard, et d’observer mes futurs compagnons d’aventure… J’ai lu quelque part qu’il n’y avait rien de plus banal qu’un coureur d’ultra. Ce n’est peut-être pas tout à fait vrai, mais il faut bien concéder que les profils sont variés : cela va du jeune loup au visage taillé à la serpe jusqu’à la petite quinquagénaire, dont le physique ne laisse pas deviner qu’elle va se lancer dans une aventure démesurée pour le commun des mortels. Un détail semble cependant réunir tous ces athlètes : un regard plein de détermination, de sérénité.
Après avoir bu un échantillon de la bière locale et dépensé quelques euros dans les spécialités locales (une tome d’Ossau Irraty et une caisse de vin blanc d’Irouléguy), vient l’heure de la Pasta Party. L’ambiance est très décevante : sans doute la proximité du départ, et l’ampleur de la tâche à accomplir viennent elles calmer les ardeurs des coureurs. On parle à voix basse, et surtout on ne s’attarde pas. Il est vrai que le départ est donné à 6 heures, et que le contrôle des sacs est effectué dès 5h15… La nuit sera donc courte.
Malgré cela, le sommeil a été bon, et c’est sans difficulté que je me lève à 4h15. Je me prépare rapidement, je mange en me forçant un peu, sachant que je ne risque pas de trop manger, vu ce qui m’attend d’entrée de course… Il est 5 heures, et le centre du village est plein de trailers…
Le contrôle des sacs est une formalité vite expédiée, mais c’est l’occasion de me rendre compte que l’équipement obligatoire n’est pas respecté par tous. Je dois être l’un de ceux qui ont le sac le plus lourd, et pourtant j’ai le minimum : 1,5 l d’eau, un vêtement contre la pluie et le froid, une couverture de survie, un sifflet et quelques barres de céréales et autres gels. Bon, j’admets que j’ai également un téléphone portable, ainsi qu’un appareil photo… mais je ne suis pas sûr que cela explique la différence de volume de mon sac avec ceux de certains… Tant pis, au moins je ne manquerai de rien. J’observe une fois encore les concurrents qui m’entourent, la plupart sont équipés de bâtons, ce n’est pas mon cas. J’entends derrière moi une voix qui me paraît ‘expérimentée’, de fait, le propriétaire de cette voix est un vaillant V4, en pantalon trois quart en toile, quand d’autres disposent de tenues high tech… Sa sérénité au départ dans cette effervescence m’a paru impressionnante. L’attente passe finalement assez vite, et bien que je n’aie rien entendu, il semble que le départ ait été donné, puisque le peloton s’ébranle.Nous partons tout d’abord pour un petit tour du village destiné à étirer un peu la troupe avant d’attaquer la première difficulté. Je suis surpris par le rythme élevé imprimé par les premiers, et surtout par la quantité de coureurs qui me passent devant alors que j’ai l’impression de partir trop vite… Je me raisonne cependant, je n’ai que trop conscience de la difficulté de ce qui m’attend. Nous abordons finalement une pente au pourcentage respectable et j’essaie de courir aussi longtemps que c’est possible, c'est-à-dire pas longtemps du tout. Nous sommes encore sur le bitume pour quelques dizaines de mètres, puis nous attaquons l’ascension d’Autza. Le chemin est très étroit, il ne fait jamais plus de 30 centimètres de large. Nous ne le distinguons pas vraiment puisqu’il fait nuit, et que nos frontales n’éclairent pas très loin, mais le chemin est à flanc de montagne, et la pente à notre droite est abrupte, il ne s’agit pas de mettre un pied hors du chemin, sinon la chute serait douloureuse… Du coup, je décide de pencher à gauche, comme ça, si je dois tomber, ce sera dans les fougères, et pas dans le vide ! J’emboîte le pas d’un solide gaillard qui semble être du coin, il connaît la course dans les moindres détails. J’écoute avec attention tous les conseils qu’il donne, il me demande si je veux passer, je réponds que non, bien m’en a pris… En levant la tête (événement rare, tant je prenais garde à regarder où je mettais les pieds…) je distingue une splendide guirlande de lumières au-dessus de moi (très au-dessus) et cette guirlande continue de serpenter très en-dessous de moi. Le spectacle est magique, mais me fait également prendre conscience que cette montée que je trouve déjà difficile est loin d’être terminée. A peu près aux deux tiers de la pente, un léger replat, je crois que c’est terminé, mais c’est pour mieux repartir… La fin de l’ascension est très pentue, les derniers 100 mètres de dénivelé sont interminables. Enfin c’est fait, au bout de deux heures d’effort, je suis à 1300 mètres d’altitude (nous sommes partis de 150 mètres). Déjà plus de 1000 mètres de D+ gravis, un peu moins du tiers du total de la course. Deux heures de course donc, et j’ai parcouru… 8 kilomètres !!! Qu’ils sont lointains mes repères de routard !
L’inconvénient sur les courses de montagne, c’est qu’après avoir franchi un sommet, il faut immédiatement redescendre. Et la descente n’est jamais de tout repos… Le sol n’est pas régulier, et surtout les pieds claquent, les cuisses encaissent… Le premier ravitaillement intervient au terme de cette descente, à Berdaritz, au km 16, à 685 m d’altitude, après 2h45 de course. Un verre de coca, deux verres d’eau gazeuse, le temps de manger une barre de céréale et de remettre la frontale dans le sac, c’est reparti. Immédiatement, nous voilà dans la seconde ascension du jour, qui nous mènera à 1188 mètres d’altitude, celle d’Argintzu. Je pars d’un bon pas (j’ai renoncé depuis longtemps à courir dans les côtes…), le pourcentage est raisonnable. Après un léger replat qui m’a donné l’occasion de courir un peu, j’attaque la deuxième partie de l’ascension, et là je tombe sur un véritable mur. Je me doutais bien que je ne m’alimentais pas assez régulièrement, mais j’en constate les premiers effets. Rien de bien méchant pour le moment, mais je ne suis pas au top… Bref, cela ne va pas m’aider dans l’immédiat. Ce mur est d’une telle difficulté que je suis contraint de mettre les mains pour faciliter ma progression. Heureusement cette partie ne dure pas très longtemps, mais c’est à peine plus facile derrière. Je peine vraiment. Je surveille mon altimètre avec inquiétude, je ne vois pas le bout de cette difficulté. J’en viens cependant finalement à bout, mais le constat s’impose : je n’ai parcouru que 26 km, il m’en reste 40, et je ne suis pas au mieux. C’est pas gagné. Nouvelle descente, pas trop méchante, ravitaillement, encore une occasion perdue de me refaire la cerise, je repars… J’attaque la montée de l’Adi, qui nous emmènera au point culminant de la course, à 1450 m d’altitude. Dans les premiers hectomètres de montée, je dépasse un petit bout de femme qu’il me semble bien avoir déjà doublé bien plus tôt dans la course. Elle a un secret, c’est sûr. Pour l’instant je n’en fais pas cas, nous sommes sur un chemin forestier, la pente est relativement douce, je me dis que finalement l’Adi c’est haut, mais ce n’est pas si dur… Et je tourne à gauche pour sortir du chemin forestier, je suis désormais à découvert, au milieu des moutons et des pottocks (ces petits chevaux sauvages typiques), et je suis devant sa Majesté l’Adi. Il se dresse devant moi, il me reste 300 mètres de dénivelé avant d’en atteindre le sommet, et la pente n’est plus la même. C’est impensable. Je fais des pas de 10 centimètres au prix d’efforts considérables, j’ai l’impression de ne pas avancer, et pourtant je vais plus vite que mes compagnons de course du moment… Voilà que je ressens de nouveau les effets de ma mauvaise gestion de l’alimentation. Je lutte, j’atteins une partie de la montée encore plus difficile si c’était possible : la pente est la même, mais ce n’est plus de l’herbe, mais des grosses pierres qu’il s’agit de franchir. Chaque pas est une épreuve. Je distingue les pointeurs au sommet qui ne sont qu’à 200 mètres de moi, mais les efforts pour les rejoindre sont démesurés. Finalement, j’y parviens, trop content je m’arrête, je me fais prendre en photo dans ce lieu magique où la vue est splendide par un concurrent bien sympathique. J’amorce la descente, symétrique de la montée, c'est-à-dire qu’elle présente une déclivité impressionnante. Pour atténuer cela, la stratégie majoritaire consiste à dessiner des courbes de plus moins grand rayon… jusqu’au moment où je vois débouler à côté de moi le petit bout de femme dont je parlais un peu plus haut : je viens de découvrir son secret. C’est une descendeuse hors pair, elle descend tout droit dans la pente, sans se poser la moindre question, et surtout sans que ses cuisses ne la fassent apparemment souffrir. Je suis bluffé, et l’écart qu’elle creusera dans cette descente sera suffisant pour que je ne la revoie qu’à l’arrivée.
Bon, le moral est à la hausse, mais les réserves énergétiques sont elles à la baisse. Il est d’ores et déjà décidé qu’après les 5 km de descente qui s’annoncent, je m’arrête vraiment au gros ravitaillement de la mi-course. De toutes façons, je n’avais pas le choix. Je suis dans le dur, je n’arrive plus à courir même sur le plat… J’engloutis deux sandwichs dont l’un était au chorizo afin de nous rappeler que nous sommes alors en territoire espagnol ! Je bois énormément, je m’assois ensuite sur un banc à l’ombre, il était temps… Je me suis arrêté 20 minutes. Je repars, pas totalement retapé, mais cela va mieux. Comme d’habitude, après un ravitaillement, nous attaquons une nouvelle difficulté. Celle-ci passe au mental, je refais surface peu à peu. Il reste alors 25 km à parcourir, et je commence à trouver le temps long, déjà 7h30’ de course, même si je pense que le plus dur est passé. Le relief sera désormais moins compliqué, et j’ai évité (de peu) l’hypoglycémie. Vient alors un long passage en crête, le chemin monte et descend sans jamais vraiment choisir son sens pendant une dizaine de kilomètre. Je reprends du poil de la bête, j’arrive au dernier ravitaillement, à Ehuntzaroy, je m’assois quelques secondes. J’entends alors une femme venue à la rencontre de son mari à ce point le chambrer gentiment : « tu veux que je te passe ta frontale, parce qu’à l’allure où tu avances, tu vas arriver de nuit ! ». J’éclate de rire, et je décide instantanément de repartir, me disant que je n’aurai pas moins mal aux cuisses dans 5 minutes. Et c’est parti pour l’ultime montée. Cette fois je marche d’un bon pas, j’ai pleinement récupéré. Et surtout cela commence à sentir la fin. Je vois devant moi l’ombre d’un aigle qui vole au-dessus de moi, j’espère qu’il ne m’a pas choisi pour cible… surtout qu’il passe et repasse. Il finit par s’en aller. Cette dernière montée n’est rien à côté de celles que j’ai pu voir en début de course, je suis bien, je sais désormais que je vais finir. Je franchis donc Adarza, 1250 mètres d’altitude au bout de 9h45’ d’efforts. Il ne reste plus que 10 kilomètres de descente. Mais, vu l’état de mes quadriceps, cela ne va pas être une partie de plaisir. En plus, j’avais cru voir sur le profil du parcours qu’il n’y avait QUE de la descente jusqu’à l’arrivée… Quel désespoir quand je vois que nous remontons légèrement… Moi qui avait l’œil rivé sur l’altimètre qui égrenait les mètres restant à descendre, voilà du rab’ ! Tant pis, je suis plus frais que les concurrents autour de moi, je relance franchement, malgré ma technique désastreuse en descente, j’en double quelques-uns puisque le chemin devient moins technique. Finalement, nous atteignons une route goudronnée, toujours descendante, mais les appuis sont tellement plus prévisibles… Ca sent la fin ! Je rejoins une concurrente à deux kilomètres de l’arrivée, et je termine cette course avec elle, me mettant en retrait quelques dizaines de mètres avant la ligne afin de ne pas lui voler les applaudissements qu’elle a plus mérité que moi.
Ca y est, je suis un finisher ! Je reçois mon T-shirt, témoin de ma réussite, que c’est bon d’y être arrivé ! Je termine 124ème sur 285 arrivants (pour 350 partants) en 11h04’.
10 commentaires:
Benoît,
continue à courir, marcher et écrire de la sorte, c'est avec un réel plaisir que j'ai avalé le récit de ce trail.
Bravo Benoît pour ces CR.
Sur les conseils de Charlie. Je viens de lire Auray-Vannes et l'Euskaltrail.
C'est passionnant, très vivant et très juste, j'ai retrouvé pleins de sensations connues. On court presque avec toi.
J'attends avec impatience le CR de Diagonale des Fous. Bonne préparation.
Bruno
(nous nous sommes croisés à Courtemanche au vameval organisé par Charlie début août)
Merci à vous deux pour les commentaires, maintenant que j'ai créé une attente, je n'ai plus qu'à aller au bout de ma Diagonale et vous ramener un nouveau récit !!!
Tout ce qu'on te souhaite c'est de gérer aussi bien la Diagonale que l'Euskal et Auray-Vannes. Et tout se passera bien... Fais-toi plaisir et fais nous un beau récit !
Erwann
Tout simplement superbe...
On s'y croirait.
Vivement le recit de la Diagonale.
Encore bravo.
Dominique.
Bravo Benoit, tu donnes tout simplement envie d'aller voir ce qui se passe sur le trail.
J'adore ce genre de récits, on y est, on sent la transpiration, la souffrance, la délivrance. Du bonheur je vous le dis, du bonheur ..... que de pouvoir courir ou marcher !!! C'est selon.
Et voila, Benoit,tu es maintenant fin pret pour La Diag !!!!
Au plaisir de t'y rencontrer dans un mois ( et oui c'est bientot là )
Charlie nous a dit que ta plume était excellente, il n'a pas menti! C'est véritablement passionnant et ton récit me permet de vivre ta course alors que je suis confortablement installé à te lire.
Moi qui ne me suis encore jamais aligné sur un trail, j'en arrive au fil de tes lignes à en rêver ….
Bravo et bonne continuation.
Slt bendidos,
C'est christophe M. Je viens de voir que l'on s'est croisé à l'Euskal, sans que je ne fasse le rapprochement. Ton visage me disait quelque chose mais je n'ai pas percuté. je suis déçu de ne pas t'avoir parlé ! la prochaine fois je ne te loupe pas. bonne chance pour la Réunion .
Christophe malardé
Salut Christophe,
C'est gentil de passer "chez moi" ! Je mesure mieux maintenant la valeur de tes performances depuis que j'ai goûté à la course de montagne. Il s'agit vraiment d'un effort à part.
Je t'ai reconnu lors de la pasta party le vendredi soir, mais tu étais déjà bien "dedans", et le lendemain, tu étais très sollicité !!
Bon, j'admets également que j'ai été un poil timide... La prochaine fois, promis, je viens me présenter !
Merci pour les encouragements pour la Réunion...
Enregistrer un commentaire